Le dernier rapport de la Cour des comptes, dont Le Figaro*¹ a détaillé les grandes lignes en juin dernier, ne dit rien d’autre : notre déficit se comble par l’impôt, les prélèvements sur les salaires et la dette, jamais par l’effort. 51 milliards d’euros de prélèvements supplémentaires en un an ! Une dette de 3 536 milliards d’euros, soit 117,8 % du PIB, au-delà du pic du Covid. La France est l’un des pays qui prélève le plus en Europe, sans pour autant être celui qui se réforme. Et la facture s’alourdit d’elle-même : au premier semestre 2026, l’État a déjà versé 34,5 milliards d’euros d’intérêts sur sa dette, en hausse de 19 % sur un an. La Cour des comptes est formelle : l’effet boule de neige — ces intérêts qui s’accumulent plus vite que la richesse produite — est « déjà à l’œuvre » et menace de s’installer durablement. La présidente de la première chambre, Carine Camby, le résume en une phrase : « l’étouffement par la dette n’est plus un risque hypothétique, c’est une réalité de nos finances publiques. » *2
Chacun a sa part de responsabilité dans cette dérive collective qui s’est aggravée depuis la crise COVID puis l’absence de majorité à l’Assemblée. Mais, à force de repousser l’échéance, nous arrivons au moment où le problème ne peut plus être contourné : si nous ne le résolvons pas, c’est notre capacité même à agir qui sera atteinte. Rien de nouveau sous le soleil : depuis cinquante ans, droite et gauche confondues, on repousse. L’attentisme a remplacé l’action, le diagnostic a remplacé la décision.
Le propre de ce système est implacable : si nous ne nous donnons pas les moyens de redresser nos comptes, d’autres le feront à notre place, plus tôt qu’on ne le croit, nos partenaires de la zone euro, les créanciers étrangers qui détiennent une part croissante de notre dette et les banques centrales. Eux n’ont pas les yeux rivés sur les sondages, mais sur l’équilibre de leur tableau Excel, sans supplément d’âme. La Grèce en sait quelque chose : sous la pression du trio formé par la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international, retraites et salaires furent réduits, les impôts relevés et une partie du patrimoine stratégique bradée (les ports du Pirée et de Thessalonique, les autoroutes, la poste) avec des représentants nommés directement par Bruxelles pour superviser ces ventes. Autrement dit, une perte substantielle de souveraineté. Car la politique budgétaire, avec la politique monétaire, sont les instruments de la souveraineté économiques d’un pays. Et là, cela fera très, très mal.
Chaque euro consacré aux intérêts de notre dette est un euro qui ne finance ni l’école, ni l’hôpital, ni la transition écologique, ni la justice, ni la défense.
Pour 2027, j’attends des candidats qu’ils disent précisément quelles mesures ils sont prêts à porter, pas un vague engagement de principe sur le « redressement des comptes publics » que personne ne conteste mais que personne, depuis des années, n’a vraiment tenus. Je préfère des actes concrets.
En voici trois. J’y ajoute une exigence de méthode, sans laquelle ces actes resteront lettre morte : sortir des rustines annuelles pour se fixer une trajectoire pluriannuelle, contraignante et vérifiée par un organisme indépendant.
Le travail, d’abord. Je l’écrivais déjà dans une tribune consacrée aux retraites en juillet dernier : les Français partent à la retraite parmi les plus tôt d’Europe et travaillent moins que leurs voisins, dans un contexte démographique déclinant et alors que se prolonge la durée de la vie. Or, nous ne pouvons pas à la fois abaisser la durée de travail sur une semaine et sur une vie. Et, comme nous le constatons, le bilan de la réforme des 35h qui promettait de faire baisser le chômage et d’améliorer la qualité de vie au travail, n’a rempli aucun de ses objectifs, tout en complexifiant l’organisation des entreprises et des employeurs publics. Il faut reprendre, sans nouveau moratoire, la réforme des retraites, pourtant partielle, suspendue en 2025 et regarder en face la durée réelle du travail. C’est aussi le diagnostic de l’économiste Patrick Artus : notre faiblesse tient d’abord à notre faible taux d’emploi, soit la part de personnes qui travaillent parmi l’ensemble de la population en âge de travailler. Chaque point gagné, ce sont des cotisations en plus et des dépenses sociales en moins. C’est donc la première manière de redresser nos comptes sans augmenter les prélèvements. *3
Aussi, il nous faut redonner de la valeur au travail, et pour cela, réduire la différence entre le salaire super brut, le salaire avant la déduction des cotisations patronales, (soit le coût total d’un employé pour son employeur) et le salaire net. A titre d’exemple, pour un salaire super brut de 3800 euros, le salaire net qui en découle s’élève à 2200 euros, soit seulement 58% directement perçus par le travailleur.
L’État, ensuite, doit apprendre à dépenser dans la limite de ses moyens. Les collectivités locales n’ont pas le droit de s’endetter pour financer leur fonctionnement, et tant mieux : l’État doit être soumis à la même règle. Avec 152,5 milliards d’euros de déficit en 2025, il ne peut plus continuer à financer ses dépenses courantes par la dette. Il faut donc instaurer une « règle d’or » pour l’État*4, principe juridique qui interdirait aussi à l’Etat d’emprunter pour financer ses dépenses de fonctionnement, sous le contrôle d’un organisme indépendant, et l’inscrire dans une trajectoire pluriannuelle de cinq ans. Il ne s’agit pas de réduire toutes les dépenses indistinctement : il faut faire des choix, augmenter celles qui sont nécessaires, comme la défense, et réduire celles qui ne le sont plus. *5
Puis, s’attaquer à l’organisation même de l’action publique. La loi prévoit depuis 2023 une revue systématique des dépenses. Elle existe, elle est votée : qu’on l’applique, au lieu de la revoir à la baisse à chaque arbitrage.
La suppression d’un échelon territorial et la fin des compétences partagées (en appliquant un principe simple : une compétence, un décideur, un budget) sont deux orientations intéressantes.
Cette clarification doit s’accompagner d’une véritable autonomie fiscale des collectivités. Les collectivités doivent disposer de ressources fiscales propres, reposant sur des assiettes (des bases de financement donc) qui soient larges et stables afin que les électeurs puissent juger les élus à la fois sur ce qu’ils promettent et sur leur capacité à gérer.
Enfin, il faut s’attaquer aux doublons administratifs, au niveau des administrations centrales. La France compte trop de structures qui se superposent, avec des compétences qui se recoupent et des dépenses qui, parfois, ne produisent aucune valeur ajoutée pour les Français. Là encore, il faut faire des choix : supprimer les structures devenues inutiles, réduire celles dont les missions peuvent l’être et mettre fin aux dépenses qui ne se justifient plus.
Des doublons qui engendrent des situations absurdes, comme en témoignent par exemple les aides en tous genres proposées à l’identique par les différentes collectivités, allant de la prime pour l’accession à la propriété ou l’achat d’un vélo jusqu’à l’aide pour la réalisation d’une couture sur un vêtement ! Ces cumuls que pointait, à juste titre, Boris Ravignon, Maire de Charleville-Mézières, dans son rapport sur le millefeuille territorial en 2024, posent problème à l’égard du temps demandé à chaque administration pour instruire les mêmes dossiers, sans parler du fait que certains profitent de ce généreux système pour gonfler les prix et s’enrichir au frais du contribuable. Un système, non pas à supprimer, mais à réinterroger pour le rendre plus optimal.*6
L’ampleur de l’effort à fournir n’a d’ailleurs rien d’un slogan : la mission sur la transparence des finances publiques, mandatée par Bercy et composée de quatre économistes, chiffre à 126 milliards d’euros les économies nécessaires d’ici 2032 pour stabiliser la dette, et n’exclut aucune piste — pas même celle d’une « année blanche » budgétaire dès 2027, où prestations et barème de l’impôt seraient gelés. *7
Ces mesures ne plairont à personne. C’est pour cela qu’aucun gouvernement ne les a prises, alors que la Cour des comptes les recommande depuis des années. La France reste le troisième pays le plus endetté de la zone euro, derrière la Grèce et l’Italie.
Le contexte politique rend d’ailleurs cet effort périlleux : rétablir les comptes publics suppose des choix impopulaires — réduire des dépenses, renoncer à des promesses, augmenter des prélèvements — dont les bénéfices sont lointains et diffus, tandis que les efforts demandés sont, eux, immédiatement perceptibles. Dans une démocratie traversée par la défiance envers les gouvernants, ce terreau profite aux partis qui promettent de préserver les acquis tout en repoussant les contraintes, alimentant ainsi le mécontentement dont se nourrissent les extrêmes. La France, à quelques mois de l’élection présidentielle de 2027, en offre une illustration frappante.*8
Il n’y a que deux voies : la facilité, qui consiste à repousser encore les réformes et à augmenter toujours les prélèvements, ou la responsabilité, qui exige des réformes, du travail et du courage.
Ne pas choisir aujourd’hui, c’est laisser nos créanciers choisir demain à notre place.
Le courage budgétaire n’est pas un renoncement. C’est la condition de notre souveraineté. Et cette souveraineté se joue déjà, chaque mois, lorsque l’Etat vend de nouveaux titres de dette : pour l’instant, prêteurs et banques répondent présents — ils étaient prêts, début août, à prêter trois fois plus que ce que l’Etat souhaitait emprunter. Mais cette confiance n’est pas acquise pour toujours – partout dans le monde les marchés de la dette et les taux d’intérêt explosent – elle se mérite, budget après budget. C’est précisément parce que nous avons encore la confiance des marchés qu’il faut agir maintenant, à froid, plutôt que d’attendre d’y être contraints, à chaud, dans des conditions que nous ne choisirons plus.
Car les marchés ne dictent pas aux démocraties leurs priorités : ils leur rappellent simplement qu’aucune dépense publique n’est gratuite. Le véritable défi n’est donc pas seulement de retrouver une trajectoire budgétaire soutenable, mais de convaincre les électeurs que toute politique suppose de faire des choix.
Les candidats à l’élection présidentielle auront-ils le cran de proposer ces réformes courageuses ? Ou préfèreront-ils parler pour monter dans les sondages ?
*1 — Le Figaro, « La Cour des comptes appelle à « une prise de conscience et des réponses rapides » face à la flambée continue de la dette », Jean Cittone, 25/06/2026
*2 — Le Monde, « La dette française sous la menace d’un effet boule de neige », Denis Cosnard, 06/08/2026
*3 — Le Figaro, entretien avec Patrick Artus, « Pour préserver notre modèle social, il faut augmenter le nombre de personnes qui travaillent », 15/05/2026
*4 — Le Figaro, tribune d’Agnès Verdier-Molinié (iFRAP), « Pour ne pas finir étouffés par la dette, une règle d’or budgétaire finira par devenir incontournable », 15/07/2026
*5 — Le Monde, tribune d’Éric Lombard (ancien ministre de l’Économie), « Le déficit nuit gravement à la jeunesse. Nous versons plus d’argent en intérêts à nos créanciers que pour former nos enfants », 11/07/2026
*6 — Le Figaro, « Le «bonus braguette » : quand l’Etat-nounou fabrique une usine à gaz pour raccommoder votre pantalon », Voyage en Absurdistan, 17/08/2026
*7 — Le Figaro, « Il ne faut pas avoir de tabou » : les quatre experts mandatés par Bercy préconisent une « année blanche » dans le budget 2027, Jean Cittone, 15/07/2026
*8 — Le Monde, éditorial, « La dette, nouvelle épreuve pour les démocraties », 03/09/2026