Le courage aujourd’hui ou le déclassement demain

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Serions-nous une démocratie qui préfèrerait le mensonge confortable à la vérité inconfortable ? Car, depuis vingt ans, sur la question des retraites, nous choisissons le premier. Il est temps de choisir la seconde.

L’analyse publiée récemment dans Le Monde par Stéphane Lauer, fondée sur les travaux de l’Insee et du Conseil d’orientation des retraites, a le mérite de poser le fond du sujet sans détour et sans parti pris : nous vivons un changement démographique profond qui rend inéluctable une réforme réelle. Ni un ajustement. Ni un compromis. Une vraie réforme.

Les faits sont connus et incontestables. En 1990, on comptait 2,6 actifs pour financer la retraite d’un seul retraité. Aujourd’hui, ce ratio est tombé à 1,7. En 2070, il ne sera plus que de 1,2. Ce glissement silencieux, c’est l’équation démographique que personne ne peut sérieusement contester : la France fait moins d’enfants. Notre indice de fécondité est tombé à 1,62 en 2024, au plus bas depuis 1919. Alors que nous vivons plus longtemps, le nombre d’actifs progresse bien moins vite que celui des retraités.

Ces trois réalités conjuguées ne sont pas un programme politique. Ce sont des faits. Des faits que nos gouvernements successifs, de droite comme de gauche, ont systématiquement choisi de contourner plutôt que d’affronter.

Le résultat ? Vingt ans de réformes partielles. Vingt ans de compromis de circonstance. Vingt ans d’ajustements à la marge qui ont évité le débat de fond tout en aggravant silencieusement le problème. À chaque fois, l’échéance repoussée. À chaque fois, la facture grossie. À chaque fois, transmise à ceux qui n’avaient pas encore voix au chapitre.

Ce n’est pas de la politique. C’est de la lâcheté organisée par tous les gouvernements confondus. Et cela a un prix : un déficit public qui s’établit aujourd’hui à 5,1 % du PIB, une dette qui atteint les 117,5 % du PIB, et des finances publiques dans un état qui ne nous laisse plus le luxe de l’esquive. Réformer les retraites n’est plus seulement une question de justice intergénérationnelle. C’est une nécessité budgétaire.

Notre pays reste prisonnier d’une vieille promesse devenue mythologie : la retraite à 60 ans. Décision prise en 1981, dans un contexte démographique aujourd’hui révolu, elle a agi depuis comme un poison lent. Instillée dans l’imaginaire collectif, présentée comme un droit naturel, elle a fini par s’y ancrer si profondément que même ceux qui savent qu’elle est intenable n’osent plus le dire à voix haute.

Elle n’est ni un droit ni une vérité immuable. C’était un choix, fait à un moment donné, dans des conditions données. Ces conditions ont radicalement changé. Aujourd’hui, ce choix doit être revisité. Et si nos politiques manquent de courage pour le dire, c’est aussi parce que trop de Français ont du mal à voir cette réalité en face. Le mal est profond. Il faut le nommer.

Augmenter le temps de travail et la productivité, c’est aussi augmenter l’employabilité et renforcer le financement de notre protection sociale. C’est aussi, dans l’immédiat, revaloriser le pouvoir d’achat. L’équation inverse, travailler moins pour financer davantage, n’existe pas. Elle n’a jamais existé. Et ceux qui la défendent encore le savent.

Il y a là, d’ailleurs, un autre angle mort de notre débat public : l’emploi des seniors. En 2024, seuls 42 % des Français de 60 à 64 ans occupent un emploi. La moyenne européenne sur cette tranche d’âge dépasse 53 %. Autrement dit, pendant que nos voisins maintiennent leurs seniors en activité, la France les incite, par ses règles, par ses habitudes, par sa culture, à quitter le marché du travail prématurément.

C’est un paradoxe que nous ne pouvons plus nous permettre. Mobiliser davantage les seniors, c’est augmenter la masse de cotisants, améliorer la soutenabilité du système et valoriser des compétences que l’on jette aujourd’hui trop tôt. Cela suppose de changer les mentalités côté entreprises et les règles côté État.

Réformer ne signifie pas renoncer à la justice sociale. Au contraire ! Préserver les carrières longues, mieux reconnaître la pénibilité, garantir des pensions dignes aux plus modestes et répartir l’effort avec équité : c’est à cette condition que les Français accepteront une réforme juste et durable.

Pendant que la France s’interdisait ce débat, l’Europe avançait. En Espagne, au Portugal, en Grèce, des pays gouvernés par la gauche, qu’on ne saurait accuser de brutalité libérale, l’âge de départ à la retraite a été porté à 67 ans, avec des dispositifs spécifiques pour les carrières pénibles, sans renoncer à la justice sociale.

Ceux qui louent aujourd’hui la réussite économique de Pedro Sanchez devraient s’en souvenir : cette réussite est le fruit de décisions courageuses prises bien en amont. Des décisions difficiles, assumées.

Pourquoi ce qui est possible à Madrid, à Lisbonne ou à Athènes serait-il impensable à Paris ? Alors même qu’en Allemagne, la coalition au pouvoir, annonce son intention de repousser, à 67 ans là aussi, l’âge de la retraite, avec l’accord des sociaux-démocrates.

Si nous ne sommes pas capables de mettre au point un équilibre durable du financement de nos retraites, ce sont les jeunes qui en pâtiront. Même s’ils ne s’en rendent pas encore compte. C’est précisément pour cela que la responsabilité nous appartient, à nous qui gouvernons aujourd’hui.

A quoi cela sert-il de magnifier le rôle de la jeunesse si c’est pour entretenir une bombe à retardement qui explosera contre elle plus tard, et ce en le lui cachant ?

À l’approche de l’élection présidentielle, j’attends du débat qui vient un langage de vérité. Les Français ne sont pas des enfants. Ils sont capables d’entendre qu’un système par répartition ne peut fonctionner durablement que si son financement est assuré. Ils sont capables d’entendre que travailler plus longtemps n’est pas une punition idéologique, mais la conséquence logique d’une réalité démographique que personne ne peut sérieusement contester.

Ce qu’ils ne méritent pas, c’est qu’on continue de leur promettre l’impossible pour éviter de leur dire le nécessaire.

La démographie ne se négocie pas. Elle ne cède ni aux alternances, ni aux slogans. Elle nous oblige.

Le véritable choix, en 2027, ne sera pas entre une réforme ou son absence. Il sera entre le courage aujourd’hui et le déclassement demain.

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